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Les Belgrave 2. Le soutien gorge de Lorinda.

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Plumes au vent Index du Forum -> Episodes -> Les Belgrave. Par Eifeilo
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eifeilo


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MessagePosté le: Sam 9 Mai 2009 - 18:11    Sujet du message: Les Belgrave 2. Le soutien gorge de Lorinda. Répondre en citant

Lorinda Belgrave était une jeune fille fière. De longues boucles dorées tombaient sur son dos fin et musclé. Elle commençait à hausser les épaules à la moindre réflexion de ses parents si bien que le père Belgrave répétait à tout bout de champ “celle là, c’est son grand-père tout craché” phrase qui était censée mettre un terme aux revendications de Lorinda. Il n’avait pas encore cédé pour le port du soutien-gorge mais il ne tarderait pas car les seins de la jeune fille s’affirmaient presqu’autant que sa personnalité. Les garçons du collège tournaient autour pour cette raison précise et, plus tard, lorsque l’émoi mammaire déclinera, ils tourneront encore pour la finesse de ses traits, pour le bleu pâle de ses yeux.

Mais le père Belgrave veillait ou plutôt, chargeait Luc de l’épier car, comme dans beaucoup de petites localités, les établissements scolaires étaient mitoyens et les cours de récréation, séparées par un grillage. Lorsque le détail rapporté était digne d’intérêt, le père Belgrave mettait une pièce de dix francs dans la poche de Luc. Aucun remords ne planait alors; il s’agissait d’aider une soeur, et même contre son gré. D’ailleurs, Lorinda était une sorte d’extra-terrestre pour Luc. On pouvait attendre d’un aîné qu’il nous montrât le chemin à suivre mais Luc fut très vite convaincu que pareille chose serait impossible avec sa soeur. Ils étaient si différents: Lui, si calme, posé, réservé, ironique, contemplatif s’effrayait devant la solaire, la volubilité, l’explosive, la provocante Lorinda mais il l’aimait comme un enfant peut aimer un tigre.

Et le tigre rugissait du haut de ses quatorze ans et mordait, giflait, pinçait le dénonciateur qui dormait au dessus de son lit. Elle détestait cette caravane. Le père Belgrave avait un petit boulot maintenant. Il préparait les hameçons pour la pêche. Un noeud, un coup de cutter et un autre hameçon. Sa paresse ramenait rarement plus de deux mille francs à la maison. Néanmoins, Christine touchait une petite paye et Lorinda pensait qu’ils pourraient habiter un appartement avec une chambre par personne, luxe auquel avaient accès la plupart de ses amies.

Ce jour là, Luc avait délégué ses pouvoirs à l’un de ses camarades car Lorinda se méfiait plus que jamais de ses trahisons. Le camarade en question avait tout d’abord refusé mais Luc, en diplomate habile, s’était proposé pour le résumé d’un livre en échange du service. Il lui fit la courte échelle et disparut, laissant l’autre démuni, comme prématuré, dans la cour des “grands”. Il y eut un moment de flottement puis des fautivement malhabiles afin de se soustraire au regard perçant des surveillants. Luc ne savait pas si l’expédition rapporterait quelque chose mais, voir ainsi le gros Bajut bourdonner, le visage rougeaud, l’amusait énormément et valait largement le salaire promis. Ce dernier eut tout juste le temps d’apercevoir Lorinda tirer sur une cigarette après quoi il fut alpagué par le principal adjoint du collège. Luc entendit Bajut geindre de cette voix subaiguë qui provoquait l’hilarité et les moqueries de ses camarades. Lorsqu’il refit son apparition en classe, accompagné d’un mot du principal, tous voulaient savoir quel châtiment résultait d’une telle infraction. Ils en furent pour leurs frais car Bajut serrait mâchoires et poings, le visage teinté de honte et de colère. On le poussa du coude, on menaçait de piquer son dessert mais le gros Bajut mettait un point d’honneur à ne rien divulguer. Et puis, lorsque Luc s’approcha timidement, il explosa en postillons et moulinets de bras.

“T’es content maintenant; Ca t’a bien fait rire, hein ? Ma mère a bien raison quand elle dit qu’on n’a rien à faire avec des romanichels de ton espèce !”
Luc tiqua mais ne se jeta pas sur Bajut. Il avait pitié du faciès ridiculement porcin de son camarade de classe.
“T’énerves pas, je pouvais pas savoir. C’est quoi ta punition ? T’es pas renvoyé au moins ?”
“Faut quand même pas exagérer! Un texte à copier 100 fois et à faire signer par les parents.”
“Ouahh, c’est pas la mort...”
“Pour toi peut-être, tes parents s’en foutent mais les miens veulent que je devienne quelqu’un de bien alors je vais prendre une sacrée rouste.”
“T’as qu’à signer toi-même. Personne n’y verra rien.”

Bajut évalua l’hypothèse et la rejeta. Si son père apprenait ses éventuelles activités de faussaire, il serait le premier à vouloir l’envoyer en prison pour lui apprendre. Rien ne l’effrayait autant que cela. Luc sentit que le moment était venu de parler de leur petite affaire et Bajut, après s’être fait prier, avait fini par cracher le morceau. Luc n’en crût pas ses yeux. Une cigarette, mais ça valait de l’or tout ça! Il allait monnayer cher ce renseignement. Puis il songea à exercer un chantage sur Lorinda. Il ne savait pas encore et décida qu’il pouvait attendre, les atouts étaient dans son jeu.

A table, il restait évasif. De toute façon, l’atmosphère houleuse se prêtait mal aux potins du jour. Le père Belgrave mangeait vite et bruyamment avec un air détaché censé signifier exactement le contraire de ce qu’il ressentait. Christine vaquait un peu trop à ses fourneaux, le visage hermétique. Luc pensa qu’il avait bien fait d’attendre. Lorinda, quant à elle faisait semblant d’ignorer le regard lourd de menace et d’ironie de son frère. Elle avait déjà compris et s’attendait au pire de la part du renégat. Mais Luc restait muet, singeant le fameux sourire énigmatique du chat. Lorinda bouillonnait et, pour passer le temps, songeait aux mille et uns supplices à infliger à son boulet de frangin. Elle ne supportait plus sa mesure, ses actes lisses sans aspérités auxquelles s’accrocher. Elle repensa soudainement au petit gros qui s’était trompé de cours de récréation et, très vite prit conscience du désastre; Luc savait qu’elle fumait. Ses ongles allaient s’enfoncer profondément dans la chair du mouchard. Mais pourquoi ne parlait-il pas ? Elle se leva de table et sortit dans le jardin. Luc ne tarda pas à la rejoindre car la dispute éclatait. Le père Belgrave avait demandé le poivre et s’était vu répondre: “Je n’suis pas ta bonniche !” Luc savait qu’il valait mieux s’exiler un moment.
Lorinda était assise et Luc s’avança dans l’ombre du taillis. Elle tira une cigarette et l’alluma. Elle avait choisi de le combattre de front.

“Alors, on envoie ses p’tits copains à sa place maintenant ?”
Luc ne disait rien mais admirait l’aplomb de Lorinda. C’était une véritable guerrière. Il éprouva une certaine fierté dont il ne pouvait définir l’origine. Elle lui souffla une bouffée au visage.
“Ben qu’est-ce t’attends Va rapporter. Ptèt que t’auras cinquante francs cette fois ci.” et pour la première fois, Luc se mit à rougir, à se sentir coupable d’exercer un tel commerce.
“De toute façon, je m’en vais. J’en ai marre de cette caravane pourrie. On ne peut même pas être seule un instant. Le père ronfle ; toi tu m’espionnes, alors salut la compagnie...”
“Tu vas vraiment partir ? pour aller où ?” Il s’était maintenant assis en tailleur, en face d’elle, plus tigresse que jamais.
“T’inquiètes pas pour ça.” Elle éteignit sa cigarette très tranquillement puis partit remplir sa valise. Luc courut vers ses parents qui hurlaient maintenant comme des chats au combat. Il recula. Séparer ces deux là n’était pas une question de minutes. Luc venait d’étudier la tragédie de Pompéi. Le procédé de moulage pour conserver le volume des corps emprisonnés sous les sédiments volcaniques l’avait passionné. Il faisait nul doute que si ses parents avaient connu cette époque, ils n’auraient pour rien au monde interrompu une rixe pour une malheureuse éruption du Vésuve si bien qu’on aurait moulé deux corps enchevêtrés, un genou dans l’estomac et une amphore sur l’une des deux têtes.
Luc eut juste le temps de s’arc-bouter pour barrer le passage à Lorinda. Elle le toisa d’un air blasé puis agacé.
“Tu vas prendre une raclée, c’est tout ce que tu vas gagner.”
Les larmes montèrent aux yeux de Luc
“Je ne veux pas que tu partes. Je jure que je ne dirai rien pour les cigarettes.”
“C’est ça, tu ne sais pas tenir ta langue et tu a une mémoire d’éléphant. J’ai un frangin magnétoscope qui rembobine toutes les minutes de ma vie pour gagner son argent de poche.”
“Mais je fais ça pour ton bien. Papa veut pas que tu deviennes une traînée.”
“ Et l’argent, tu le reverse aux bonnes oeuvres, cher ange ?”
Il se mordit la lèvre inférieure
“C’est tout de même pas de ma faute si ça fonctionne comme ça ici. Les autres ont de l’argent sans rien faire.”
“Et tu ne crois pas que si c’était vraiment pour mon bien, il ferait ça lui même, le père ? Tu ne crois pas qu’il viendrait nous chercher en voiture à la sortie de l’école, qu’il s’inquièterait de nos bulletins, qu’il nous aiderait le soir ? La vérité, c’est qu’il a trouvé un pigeon dans sa propre famille pour faire le boulot à sa place.”
“C’est moi que tu traites de pigeon ?”
“Qui d’autre, avorton ? Allez dégage ! maintenant j’ai envie de respirer”
“Non, t’iras nulle part !”
“Mais arrête de chialer, bon dieu” Et Luc de sangloter de plus belle.
“J’ai pas honte de pleurer. Toi, t’as pas de coeur, t’aime personne.”
“Pas de coeur moi ? J’en ai trop tu veux dire et il me faut beaucoup d’oxygène pour le faire fonctionner. Et toi, tu m’aimes hein ?”
“Bien sûr, t’es ma soeur. On n’est pas pareil mais je t’aime. Tiens, si tu veux, je t’aiderai pour les soutiens-gorge. Dans une semaine t’auras le droit d’en mettre. Juré !”

Lorinda sourit, posa sa valise à ses pieds puis un baiser sur le front de son frère.
“T’es chiant mais j’t’aime bien quand même. Je crois que si j’avais une chambre à moi toute seule j’arriverais à te supporter.”
Dehors, les insultes pleuvaient sur les deux époux. Il était une heure du matin et la passion allait bientôt céder le pas à la fatigue. Demain serait un beau jour, comme tous les lendemains de scènes de ménage ; le moment idéal pour faire fléchir les convictions paternelles...
Et c’est à cela que pensa Luc avant de s’endormir.

_________________
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MessagePosté le: Sam 9 Mai 2009 - 18:11    Sujet du message: Publicité

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stellamaris
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Inscrit le: 07 Aoû 2008
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MessagePosté le: Sam 9 Mai 2009 - 18:24    Sujet du message: Les Belgrave 2. Le soutien gorge de Lorinda. Répondre en citant

J'aime beaucoup ce portrait de famille ... Vraiment savoureux ! 
_________________
Si j'apprends à écrire, c'est grâce à vous. Merci !
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eifeilo


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Messages: 430
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MessagePosté le: Sam 9 Mai 2009 - 18:40    Sujet du message: Les Belgrave 2. Le soutien gorge de Lorinda. Répondre en citant

Merci (J'en ai retrouvé quelques-uns qui étaient sur une clé usb Wink )
Mais j'ai écrit ça dans une autre vie je devais avoir 24, 25 ans...
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Di


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MessagePosté le: Jeu 21 Mai 2009 - 20:02    Sujet du message: Les Belgrave 2. Le soutien gorge de Lorinda. Répondre en citant

Des petits flashs de vie à mettre le lecteur de bonne humeur car les personnages sont tout à fait comme une caricature à la fin il y a cette tendresse entre Luc et Lorinda qui me fait sourire.

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Mona


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Inscrit le: 14 Nov 2009
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MessagePosté le: Jeu 11 Fév 2010 - 21:52    Sujet du message: Les Belgrave 2. Le soutien gorge de Lorinda. Répondre en citant

Très pittoresque... un régal!
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 10:06    Sujet du message: Les Belgrave 2. Le soutien gorge de Lorinda.

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